23/05/2008

"Moi veux ça !"

L'autre jour, je faisais une petite course de dernière minute dans une supérette (vous avez déjà fait un barbecue sans un bon petit rosé, vous ?  Inconcevable !), et ma route entre les rayons croise celle d'une jeune maman accompagnée de sa très jeune progéniture.

Le petit garçon, 2 ans à tout casser, confortablement juché sur le siège intégré du caddie suivait avec grand intérêt le défilement des produits dans les rayons.

Rayon petit déjeuner.

La maman choisit des céréales classiques dans un emballage classique, mais le futur décideur a tôt fait de partager SA vision des choses: une boîte de céréales bien colorée, affublée d'images tapageuses d'un super-héros quelconque et surtout la promesse d'un petit gadget aussi inutile qu'...inutile devait immanquablement présenter à ses yeux de bien plus grandes qualités que le morne boîte choisie par maman.

Le "Moi veux ça !" qui retentit alors me fit presque sursauter par son implacabilité.

- "Mais enfin mon chéri, tu sais bien, ce sont les céréales que tu n'aimes pas parce qu'il n'y a pas de chocolat dedans."
- "Moi veux ça !" s'entêta l'être minuscule au pouvoir démesuré.
- "Mais, mon chéri, tu ne les mangeras...."
- "MOI VEUX CA !".
Et "CA" finit par remplacer le boîte précédemment choisie par maman dans le caddie.

Ma première réaction fut amusée.
Pauvre jeune maman: elle doit en voir des vertes et des pas mûres avec ch'te biloutte-lô !
Et bien vite, je repensai aux ravages que l'extrémisation des théories de Françoise Dolto ont pû faire dans nos modes d'éducation.  Après l'enfant-roi, nous sommes vite passés au pays de l'enfant-dictateur....

Mais, bon. Soit.

Rayon friandises (comme par hasard, astucieusement placé de telle sorte qu'il devient un véritable passage obligé pour pouvoir se rendre à la caisse).

Je décide de suivre la jeune maman.   D'autant plus que de toute façon, c'était aussi mon chemin (mais si, je vous assure ! ;-))

Maman essaie d'accélérer le mouvement.  Elle se démène assez bien aussi pour capter l'attention de son petit avec son trousseau de clés et le petit grelot qui y est attaché, mais, pas de bol, le radar intégré à ces petits monstres a capté ce qu'il ne devait pas capter: de ficelles colorées en paquets de chips orangés en passant par les biscuits secs, puis au chocolat, puis aux fruits secs, tout est capté, analysé, classifié à vitesse grand V.

Le regard ne se pose même plus sur maman, et le grelot n'a aucune chance face aux charmes des emballages tapageurs et aux couleurs dégoulinantes de leur contenu.

Maman, inattentive, s'est rapprochée un peu trop près du côté droit du rayon, juste au moment où l'on arrivait aux bonbons acidulés.
Sans doute pour laisser passer ma voisine qui arrivait d'en face et me reconnut.   

Elle me salue et engage la conversation.  Je dois laisser s'échapper la jeune maman, mais j'ai quand même pu apercevoir notre petit loustic lancer un de ses appendices préhensiles et happer un paquet en plastique contenant une substance quelconque destinée sans doute à fournir du travail pour les années à venir aux différents dentistes et diabetologues que compte notre ville.

Maman tente un geste d'interception, mais la brusque élévation du niveau sonore ("MOI VEUX CA !!!!") la dissuade une fois pour toutes.

- "Bon dimanche, Mme Martin, et passez donc prendre un coup de rosé cet après-midi...".

Ma voisine me remercie et m'assure que nous nous reverrons plus tard.

L'évocation du doux breuvage en question me rappelle pourquoi j'étais là en fait, et n'ayant besoin de rien d'autre, je continue mon chemin dans le rayon friandises.

Voilà belle lurette que mon épouse pousse, autant que possible, à remplacer chips, cacahuètes et autres joyeuselleries bien grasses et bien salées destinées, elles, sans doute, à financer les retraites des différents cardiologues et diététiciens de notre ville, par des crudités (choux fleurs, carottes, etc...) accompagnés, pour qui le souhaite, d'une petite sauce cocktail légère.  

C'est donc sans remords que j'arrive au bout du rayon friandises pour me retrouver à la caisse.... juste derrière la jeune maman et son supérieur hiérarchique.

bébé_fâchéLe chef semble très intéressé par le petit tube de bonbons colorés surmonté d'une tête de personnage, sorte de trophée pour pygmées de jardin d'enfants.   La main agrippe et le regard se pose immédiatement sur maman.   J'y lis comme dans un livre ouvert un dialogue silencieux et terrifiant:
- Alors, vas-y,... dis quelque chose...
- ...
- Vas-y, dis que je ne peux pas...
- ...
- Tu n'oses pas, hein ?  Tu te dégonfles ?
- ...
Et constatant l'échec de sa stratégie, la bouche s'ouvre, les yeux s'arrondissent:
- "Moi veux ça ?"

Devant cette syntaxe quelque peu particulière, mêlant directive totalitaire et interrogation feinte, la jeune maman laisse transparaître son découragement et soupire:
- "Pfff, .... Lucas...."
- "MOI VEUX CA !!!"
Absence de point d'interrogation !   Affirmation !   Décision !  Et-c'est-comme-ça-et-pas-autrement ! Et-si-t'es-pas-d'accord-et-bien-ramasse !
Et vlan !

Le tube de plastique est envoyé valdinguer par terre, où il se fend.
- "Vous allez être obligée de le prendre maintenant, madame" en rajoute la caissière qui n'avait rien perdu de l'affaire.

Maman ramasse et tient le tube martyrisé d'une main en sortant son porte-monnaie de l'autre.
- "MOI-VEUX-MOI-VEUX-MOI-VEUX-MOI-VEUX" répète inlassablement la chose en se dépliant du plus qu'il peux pour tenter d'attraper son butin.   

La carte bancaire ayant rempli son office et réintégré le sac à main, aux côtés du tube de bonbons, c'est sous une litanie de "MOI-VEUX-MOI-VEUX-MOI-VEUX-MOI-VEUX" enflant progressivement pour bientôt atteindre le paroxysme de l'hystérie que Maman et Lucas sortent de la supérette....

Je suis rentré chez moi avec mon rosé.

Et là, je vois mes enfants jouer dans le jardin.  Ils ne sont pas comme ça, eux, quand même...  Quelle chance j'ai, tout de même.

Mais au fond, .... Je me demande.....

Je vais à la cuisine, et ouvre l'armoire du petit déjeuner.  Et devant mes yeux ébahis se tiennent, en rang d'oignon, aligné dans un style militaire sans concession des boites de céréales de toutes sortes, allant du super-héros arachnéen à l'aventurier au chapeau mou et fouet, de biscuits héros de la jungle se baladant de liane en liane et j'en passe et des plus chers.

Je prends conscience.
Et là mes yeux s'emplissent d'effroi.

Ainsi donc, ici aussi, nous serions sous la coupe de ces dictateurs en culotte courte ?   Ainsi donc, nous n'aurions rien vu venir ?

Dépité, je me rends dans mon salon, et je m'affalle dans mon canapé, lieu préféré de mes cogitations solitaires.

Et là, mon regard se pose sur l'alignement d'étagères de mon impressionnante collection de CD's (je suis très mélomane depuis mon adolescence), et je me souviens parfois de la difficulté pour obtenir certains exemplaires rares, et je me rappelle combien je désirais certains d'entre eux, jusqu'à courir parfois très loin pour les acquérir.  

Et je m'entends.
Dans ma propre tête.
Avec ma propre voix :
"Moi veux ça !".

Et bien, croyez-moi, ce jour-là, mon rosé n'avait plus le même goût...

Moralité:
Ne faites JAMAIS vos courses avec vos enfants.

09:00 Écrit par David dans Nature | Lien permanent | Commentaires (12) |  Facebook |

Commentaires

du tout bon et... du vécu ,cela se sent!
Tu as raison les courses sans enfant et sans mari affamé...

Écrit par : l'eternelle optimiste | 23/05/2008

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Punaise, ça me rappelle ce billet :
http://sebisghosts.free.fr/index.php?2008/05/03/201-un-avenir-tout-trace

Écrit par : Sébi | 23/05/2008

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Lire Sébi Effectivement, similitude (bien involontaire, crois-le !) de sujet entre ce post et le tien...

Comme quoi le sujet des enfants au supermarché est inépuisable ! ;-)))

Allez tous lire le post de Sébi: c'est encore plus drôle... et en même temps plus inquiétant...

Écrit par : David | 24/05/2008

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Un seul mot : excellent!!!
J'ai adoré...

Écrit par : Eric | 24/05/2008

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Vécu!!! Oui,c'est du vécu!
Bravo,c'est un de vos meilleurs textes.

Écrit par : Michel V. | 24/05/2008

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des petits monstres ! :)

Écrit par : Cédric | 24/05/2008

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J'ai adoré ! Tous les ingrédiens d'une bonne recette sont réunis: de l'intelligence, de l'humour, le sens de la formule, le côté "vécu", l'autodérision... vraiment j'ai a-do-ré ! En plus la photo du bébé est trop drôle ! Je reviendrai, c'est sûr.

Écrit par : Silène | 25/05/2008

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(Merci pour la pub !)

Écrit par : Sébi | 25/05/2008

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Boucan Canot et supermarché..... Alors, alors, il s'en est passé de belles à Boucan Canot.....Bon, je ne pousserai pas mes investigations plus loin....La blogosphère n'en saura rien.....
Quant à ton post......rien que très classique. Mais bon, il est quand même possible de ne pas se laisser mener complètement par le bout du nez. Les enfants sont capables de comprendre beaucoup plus de choses que l'on croit....et il est toujours possible de "composer"......Mais c'est vrai :les courses c'est mieux sans les enfants....Et ça va plus vite....En tout cas, je viens de passer un bon moment de lecture.....A la prochaine.....Et arrête de suivre les gens dans les supermarchés....Tu vas te faire repérer.....

Écrit par : Martine Réunion | 26/05/2008

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[i]Et arrête de suivre les gens dans les supermarchés....Tu vas te faire repérer.....[/i] connaissant David, c'est trop tard ;-)

Écrit par : wallid | 26/05/2008

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génial comme billet. Mais je vous envoie à un billet d'une amie, Sophie Legault. Lorsqu'elle fait ses courses avec sa fille, elle la laisse prendre les jouets à ton niveau. Arriver à la caisse, elle lui demande de le donner à la caissière. Une fois, cette dernière lui a demandé de payer pour l'objet soi-disant abimé. Sophie a refusé arguant que c'était au magasin à ne pas mettre les jouets à hauteur des yeux des enfants...et vlan ;-)
Vous pouvez lire l'original de cette histoire ici : http://sophielegault.typepad.com/sophie_legault_organisatr/2008/05/avec-le-temps.html

Écrit par : Cecile Gladel | 30/05/2008

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très très bon Très très bien raconté!je voyais la scène à travers mon ordi :-)

Écrit par : neodim | 10/06/2008

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